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Extrait d’acte de décès n°29

31 Juillet 2013 , Rédigé par Estelle Ogier Publié dans #childfree

Le onze août 1971 à douze heures trente est décédé à Gap (Hautes Alpes), André, mon père, âgé de 43 ans. Il fut la victime d’un chauffard ivre qui provoqua un accident de voiture. J’avais onze mois et mon frère presque quatre ans. Mon père, cet inconnu que j’invente forcément : un homme austère, de grande taille, silencieux, qui cessa d’exercer en tant que clerc de notaire pour planter des peupliers au cœur d’un marais asséché qu’hantent les taons bourdonnant au-dessus des canaux noirs et tristes. Un homme qui ne riait pas, dont le beau front plein de noblesse fut écrasé lors d’un banal accident de la route où il perdit la vie. Un homme qui ne devinerait plus jamais l’inquiétant friselis des feuilles au haut de ses fiers peupliers songeurs auxquels il ressemblait. Son absence brutale plongea ma défunte mère dans une profonde mélancolie. Il nous laissa toute sa bibliothèque qui envahit progressivement mon existence. Ce fut déjà l’installation d’un haut meuble regorgeant de livres dans ma chambre d’enfant. La clef dorée qui fermait les portes vitrées. Le grincement des portes à chaque ouverture. L’odeur de renfermé mêlée à celle de moisi des livres. Les dos de cuir avec leurs titres en lettres d’or. Les toucher d’abord en les comptant. Grandir ensuite. Puis les ouvrir ces livres. Enfin, regarder à l’intérieur de leur chair blanche. Commencer à oublier de s’ennuyer. Débuter la lecture offerte à ma curiosité. J’oubliais la durée des heures pendant que je lisais. Le temps des mots devint le temps de l’épanouissement. Quelque chose s’apaisait en moi quand je découvrais la parole écrite par l’écrivain. Mes yeux ne voyaient plus les larmes maternelles, ils soupçonnaient dans l’encre d’imprimerie d’autres douleurs et d’autres joies. Mon père ce héros littéraire.

 

 

 

Texte initialement rédigé dans le cadre du dossier sur l'écriture de soi dirigé par Mathieu Simonet, écrivain.

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