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4 Février 2011 , Rédigé par Estelle Ogier Publié dans #childfree

[Bienvenue à Joachim Séné aujourd'hui...]

 

Antiptyque, où Cornaline prend des risques.


Comme un souvenir en contre-plongée, aux couleurs estompées, à la douceur et à la simplicité palpables, qui revenait sans raison et, pendant ce temps infiniment court tel celui qu'il faut au sang pour, de la tête, redescendre au cœur, notre marche s'arrêtait, ou nous levions les yeux du livre en cours de lecture, ou nous arrêtions de penser à ce qui nous occupait l'instant d'avant et, aussi vite que cela était apparu, l'image repartait dans un pli ; et nous aurons beau chercher à tâtons ce pli sous l'écorce de notre crâne, nous ne trouverons rien que le connu et le sec, enrichi de la connaissance d'un état de jadis, inaccessible désormais.


À la table de travail, pour des devoirs, un dessin ou une bande dessinée qu’on lit, enfant discret d’un village isolé, dans le silence d’un dimanche après-midi lever le nez de la page et regarder la pièce autour de soi comme pour la première fois, avec une impression de jamais-vu qui fait nous sentir étranger à notre propre chambre, que nous connaissons pourtant de tout temps. Imaginer l’automne derrière les rideaux de tulle, la lumière voilée de l’après-midi brumeux éclaire les meubles, les murs, sans netteté et de manière reposante, discrète, la couleur de l’ombre ne tranche pas avec celle du mur, souligne simplement l’existence d’objets immobiles, immobiles davantage par le silence et le terne que par leur état d'objet. Tel bibelot coloré, soudain réduit comme jamais à sa condition de matière, son figé comme une image de cette chambre, photographie prise jadis que nous aurions sous les yeux en nous devinant nous-mêmes hors-champ de l’image, aussi vieux que l’image pourtant sans jauni, mais avec un âge plus sensible encore par le fait des couleurs pourtant là et, surtout, par une autre chose, inexplicable, de plus forte, de plus implacable, comme l’âge même, comme le temps même et pas seulement ses traces. Se ressentir physiquement soi comme part de ce décor qui sera là dans dix mille ans, qui était là dès l’origine de l’Univers chiffré quelque part dans les particules originelles et devant aboutir à ce qui nous tient lieu de vie, ici, dans cette campagne, derrière ces murs de briques et ce papier peint orange à motifs de fleurs d’un autre temps. Une fois encore, une heure ou deux plus tard, relever la tête et voir l’ombre des choses au même endroit, preuve qu’ici le temps ne s’écoule pas et simplement prendre connaissance de ce fait, de cette révélation cardinale alors que ce n’est que la lumière indirecte des nuages, de la brume, du sol vitreux dehors, qui s’écoule dedans, le soleil dilué dans l’humidité de la saison, la fenêtre seule responsable de ce temps arrêté, ne pas s’en apercevoir, en rester à l’explication animiste et latente qu’on s’en est faite sans même se le dire vraiment, que le temps ne coulait pas et que nous serions, à jamais, enfant.


Après neuf mois hors du ventre maternel, Cornaline va désormais seule de pièce en pièce, quatre-pattant au mépris des 806 lois de sécurité intérieure du foyer, sans jamais toutefois oublier d'avoir à portée de ses mains potelées un objet rose à genciver.

Joachim Séné. 

 

[Vous me trouverez aujourd'hui dans le cadre des « Vases communicants » chez Joachim Séné.]

 


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