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Quelque chose

21 Août 2016 , Rédigé par Estelle Ogier

& à ce propos je me suis demandé ce que nous avions perdu exactement en perdant le silence — outre la simple tranquillité, ou faculté de penser à quoi que ce soit —, quelles impressions sans doute profondes, quels contacts peut-être médiumniques avec le monde qui est là autour de nous, avec la nature des choses, quelle espèce de sensation physique immédiate d'exister, désormais assez peu concevables et dont, s'il se trouve, nous ne voudrions plus ? Car enfin, après tout, l'histoire des hommes jusqu'au XXe siècle s'est accomplie au sein d'un immense silence terrestre comme sous ces ciels de beau temps aux cumulus lentement chassés par le vent et dessous quoi résonnaient les bruits simples et identifiables de leurs activités avec des outils à main, leurs voix humaines, les cris des animaux alentour, le pas des chevaux, etc., les cloches faisant résonner loin le sentiment religieux, etc., et à y songer d'ici, il semble que les travaux les plus modestes ou prosaïques de la vie quotidienne en recevaient une sorte de dignité, de conscience ; et sous le ciel muet, sur ce fond sans limites, parfois des chansons, des musiques produites avec des instruments, alors saisissantes et s'emparant de toutes les fibres sensibles pour un moment de véritable transport, de délivrance tout à coup de quelque chose comme d'une fatalité, d'être enfin pour un moment dans un monde exclusivement humain.

Baudoin de Bodinat — La Vie sur Terre — Réfexions sur le peu d'avenir que contient le temps où nous sommes — L'Encyclopédie des Nuisances

Marie sursaute : deux chats sous ses fenêtres se bagarrent, leurs feulements insupportables.

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Résistances

20 Août 2016 , Rédigé par Estelle Ogier

Ainsi au-dehors tout est lumières vives, baies vitrées, installations sanitaires immaculées, clarté rationnelle des voies de circulation, écrans géants, corps nus se désinhibant au grand jour, sports énergiques, tandis qu'au-dedans les années s'y succèdent en d'étroites ténèbres ; et j'ai pensé que les troubles névrotiques constituaient des résistances malheureusement aveugles à cet aveuglement.

Baudoin de Bodinat — La Vie sur Terre — Réfexions sur le peu d'avenir que contient le temps où nous sommes — L'Encyclopédie des Nuisances

Marie le savait : elle fait de la résistance.

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Je n'y comprends rien

19 Août 2016 , Rédigé par Estelle Ogier

D'ailleurs c'est le grand mot du jour : Je n'y comprends rien ; c'est ce que tout le monde dit : « Je n'y comprends rien, c'est trop compliqué », en essayant comme sur la publicité de régler son dîner ou d'actionner le chauffage à distance avec son portatif multifonction ; c'est ce que dit par exemple l'automobiliste en reprenant l'autoroute après s'être perdu à la recherche de son quartier natal (il roulait dessus) ; et c'est aussi ce qu'avoue le météorologue aux informations du soir quand une tornade tropicale vient de saccager la Belgique ; et c'est ce qu'affirment les économistes quand les fonds d'investissement saisis de panique irrationnelle s'enfuient par les ordinateurs en laissant des contrées entières complètement dévaluées, et c'est aussi ce dont se plaignent leurs populations brusquement sans un sou, où plus rien ne fonctionne ; c'est ce que concèdent les psychologues quand le garçon unanimement ordinaire et quelconque avec les parents normaux de la classe moyenne et la maison où tout va bien fait un carnage sans s'énerver, les finissant d'une balle dans la tête ; c'est encore ce que diront les climatologues en consultant leurs programmes de simulation quand le Gulf Stream détourne ses eaux chaudes et nous abandonne à l'âge glaciaire au lieu qu'on ait ici les palmiers et les dromadaires du réchauffement global ; et c'est ce qui indigne chaque fois les populations du confort électrique retournées en quelques minutes à l'âge de pierre par un phénomène atmosphérique « d'une intensité jamais vue et très inhabituelle » ; et c'est aussi ce que rage en lui-même le manager au profil dominateur sur son C.V. jusque-là sans états d'âme, quand son écran lui signifie qu'il n'est plus accrédité, qu'il a une heure pour disparaître ; c'est généralement ce que constatent les gens comme vous et moi quand ils se réveillent dans un camp de personnes déplacées ; c'est toujours ce que n'importe qui s'exclame quand la tomographie confirme que c'est bien métastatique ; et c'est ce que vous direz vous-mêmes en cherchant votre porte — « Je n'y comprends rien, elle était là » —, ou les chaussures que vous aurez aux pieds, dans le couloir de ce service de long séjour où l'on vous aura mis.

Baudoin de Bodinat — La Vie sur Terre — Réfexions sur le peu d'avenir que contient le temps où nous sommes — L'Encyclopédie des Nuisances

Marie comprend tout en le lisant.

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Couloir

18 Août 2016 , Rédigé par Estelle Ogier

(les individus du couple matinalement se croisent dans le couloir obscur de la maisonnée)

LUI (un exemplaire de la bande-dessinée "Les Passagers du Vent" de Bourgeon dans les mains). — Catulle a dit un jour : « Encore un peu de patience... Et tout finira mal ! »

ELLE (beckettisante). — « Ainsi à défaut de pire dire l'écarquillé désormais.»

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Glu

17 Août 2016 , Rédigé par Estelle Ogier

J'ai fait à ce propos l'observation que là où règne le bruit, c'est-à-dire dans les villes à peu près partout hors de chez soi quand on sort acheter le journal par exemple, on a pris l'habitude de n'avoir que des pensées insignifiantes, sans suite, ne réclamant aucune attention et de nature purement pratique, qui à nous-mêmes nous paraîtraient celles d'un simple d'esprit essayant de traverser au carrefour sans se faire écraser, si on pouvait les entendre ; et semblablement dans le café où l'on s'installe pour lire le journal, on n'essaye même pas avec son ambiance musicale de chansons comme on les entend partout et qui sous ce rapport de la distraction sont encore pires que les bruits : elles attirent la pensée qui voltige et la prennent à leur glu. J'en ai tiré cette idée que la sonorisation générale à quoi la vie sociale est soumise équivaut objectivement à une interdiction de penser, avec plus d'efficace : les habitants s'en trouvent si contents que spontanément chez eux ils s'en appliquent la méthode et sur leurs enfants.

Baudoin de Bodinat — La Vie sur Terre — Réfexions sur le peu d'avenir que contient le temps où nous sommes — L'Encyclopédie des Nuisances

Nos pensées engluées dans le sirop social lorsque nous faisons l'effort de quitter nos abris silencieux.

Notre volonté de vivre qui s'éteint quand crachotent les baffles. Signe d'un malaise à venir.

Notre désir absolu d'échapper au brouillage qui guette l'esprit.

Rester concentrer surtout.

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Tatouage

16 Août 2016 , Rédigé par Estelle Ogier

(un jeune couple dont la peau est recouverte de tatouages artistiques pénètre silencieusement dans la galerie)

MOI (amicale). — Bonjour, je vois que vous êtes déjà équipés !

LE COUPLE TATOUÉ (sourire aux lèvres). — Oui, nous sommes prévoyants !

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Empêchement

15 Août 2016 , Rédigé par Estelle Ogier

Toujours immobilisée, tu rêves à de longues marches sur la grève où viennent se briser les vagues toujours vivantes.

Comme tu imagines chaque jour noircir de longues pages qui restent toujours blanches.

Tes carnets immaculés. Ton écriture invisible.

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Titre

14 Août 2016 , Rédigé par Estelle Ogier

Lichtenberg disait sa curiosité de savoir le titre du dernier livre qui serait imprimé.

Baudoin de Bodinat — La Vie sur Terre — Réfexions sur le peu d'avenir que contient le temps où nous sommes — L'Encyclopédie des Nuisances

Marie est dévorée par la curiosité : elle voudrait deviner ce titre.

Rien que pour cela, elle tient à la vie Marie.

Mais l'humanité ne disparaîtra pas avec elle : il est peu probable qu'elle lise un jour le titre du dernier livre qui sera imprimé.

Quoique...

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Attrapez-les tous !

13 Août 2016 , Rédigé par Estelle Ogier

(une famille chasse les Pokémon devant les fenêtres sur l'allée qui mène à la plage)

LA PETITE FILLE (portable en main et observant un arbre). — Je l'ai !

LE PÈRE (portable en main et observant un rocher). — Moi aussi, j'en ai un autre !

LE PETIT GARÇON (portable en main et observant un lampadaire). — Et moi, encore un !

LA MÈRE (serviettes dans les bras et sacs de plages dans le dos et en bandoulières sur les épaules). — Manquait plus que ces saloperies pour ralentir notre marche en avant !

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Extraits

12 Août 2016 , Rédigé par Estelle Ogier

D'extraits de livres en extraits de livres, Marie subsiste courageusement.

Sa persévérance est récompensée : Marie termine un livre pour en entamer un nouveau.

Ainsi va sa vie à Marie — littérairement.

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