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Le Mensonge

29 Juin 2013 , Rédigé par Estelle Ogier Publié dans #childfree

Avouer un mensonge, c'est admettre qu'on a menti et accepter de révéler cette prise de conscience. Rechercher en soi un mensonge commis, c'est se ressouvenir de soi qui interagit avec l'autre, l'inconnu, l'étranger. Avouer un mensonge, c'est ne plus être seule soudain. Et si le mensonge se cachait au cœur même de la relation avec autrui... Et si "le leurre de la compréhension réciproque irrémédiablement basé sur la vide abstraction des mots" était le mensonge que je révélerais ici dans le cadre du dossier sur l'écriture de soi. Le mensonge de la vérité placée hors de soi. L'impossibilité de la saisir cette vérité. L'incommunicabilité, l'incompréhension radicale entre les êtres ou comment être crédible face à l'intellection de son prochain. Souvent, je cherche à me revoir en l'autre et non pas à le rencontrer cet autre que moi-même. Je l'enveloppe avec ma peau psychique jusqu'à l'étouffer. J'interprète ce qu'il est selon mes valeurs et mes peurs. Je ne perçois de lui que ce que j'imagine qu'il est. Son altérité me gêne si je ne parviens pas à l'englober tout entière avec mon identité.  Je voudrais mettre fin à ce mensonge dans ma relation avec autrui afin que je puisse enfin être autrement que moi-même. 


Texte initialement rédigé dans le cadre du dossier sur l'écriture de soi dirigé par Mathieu Simonet, écrivain. 

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Pornographia, voyage sans amarres au bout du ressouvenir.

10 Juin 2013 , Rédigé par Estelle Ogier Publié dans #childfree

À la manière d’un entomologiste qui publierait ses souvenirs entomologiques, Jean-Baptiste Del Amo avec son roman Pornographia, publié aux éditions Gallimard, livre ses observations des êtres vivants dans leur biotope. À ses risques et périls, il est solidaire avec les êtres déchus qu’il étudie en s’impliquant dans leur monde : « Je ne tarde pas à me laisser gagner à nouveau par le besoin de ce corps dont chaque pas me nie, dont je devine l’épaisseur et la densité et le roulement des muscles et le bouillonnement du sang et la chaleur et la convulsion des tripes et le suintement des glandes et l’écoulement de sueur, de salive, de bile et de sperme ; la vie même, le parfait agencement de ces chairs élevées en une cathédrale de fluides et d’organes, en un petit dieu de misère. » Animé par la curiosité du chercheur, l’auteur de cette littérature viscérale et excrétoire vide les corps de ses fluides et parties molles dans la sexualité comme dans la mort pour assurer la conservation du caractère sacré de la sensation vitale. Il n’est que l’imaginaire et la plume acérée de ce jeune écrivain pour esthétiser l’abominable, pour célébrer l’intolérable : « Les habitants de cette ville y naissaient dans l’ignorance de ce qui avait pu mener leurs ancêtres à s’y établir. Ils y grandissaient dans l’incompréhension de ce qui avait poussé leurs parents à y demeurer. Ils y mourraient enfin dans l’hébétude d’une existence dérisoire, laissant derrière eux une descendance repoussant toujours plus loin les limites de l’ignorance, de l’incompréhension, de l’hébétude, au point que la ville, pour qui la traversait à quelques décennies de distance et en aurait gardé un souvenir même vague, semblait franchir d’une époque à l’autre une étape nouvelle et improbable dans la barbarie et l’abjection. » Le lecteur subjugué expérimente la sensualité de l'effleurement des pages blanches du roman de Jean-Baptiste Del Amo, maculées de mots élégants et raffinés qui signifient le pourrissement d'une humanité qui est la sienne propre mais qui subit une transformation alchimique : on devient le témoin épuisé d’un changement de son esprit qui atteint la vérité de soi et des autres. Le giton (« Il a élevé sa beauté en une forteresse inatteignable du haut de laquelle le consacre mon regard et il me toise des remparts où siège son âme. »), qui a deux trous rouges au côté droit, est donné en sacrifice au dieu de la nature (on entend Le sacre du printemps de Stravinsky en lisant Pornographia) alors que le narrateur connaît le mystère de la transsubstantiation (larve apathique, il vit le miracle de la métamorphose). On assiste à la réconciliation du jeune homme égaré dans la ville avec son passé qu'on découvre de putain. Le corps pourrissant du giton qu'il recherche désespérément ainsi que l'apparition du grand sphinx à tête de mort sont  autant d'évocation de l'acceptation de son enfance prostituée : « Lorsqu'il prend son envol, je le vois s'élever dans la pénombre de la chambre puis s'échapper par la fenêtre et je reconnais sur son thorax mon propre visage ou celui de tous les gitons que cette ville a jamais portés en son sein. » L'élégance de l'art de Jean-Baptiste Del Amo bouleverse et captive d'autant plus quand on a eu la chance d'assister à une lecture de ses propres textes par lui-même au sein d'un ancien couvent des Ursulines transformé en Cité Internationale de la Danse (Agora de Montpellier), accompagnée par la musique et la voix émouvantes d'un violoncelliste (Grandgambe) et les gestes d'un danseur au regard insoutenable (Sorhâb Chitan, Timeless Ballet). La voix claire, vibrante et rassurante de l'écrivain guide le spectateur de cette performance à travers les mots qui choquent maintenant face au public (des gens non-avertis sortent en refusant d'entendre) mais qui émeuvent aussi (des spectateurs initiés ont les yeux humides). Le maître de cérémonie Jean-baptiste Del Amo ouvre une brèche dans l'ordonnance du monde intime de ses lecteurs-auditeurs-voyeurs qu'il emmène avec tendresse à l'orée d'une nouvelle vision de la littérature. 


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